Compte-rendu du colloque multidisciplinaire de l’UNESCO « The human of the future », lors de la Journée mondiale de philosophie du 16 novembre 2022.

II. APRÈS LE COLONIALISME

Paulin Ismard (France), historien spécialiste de l’Antiquité grecque

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« La référence antique a alimenté depuis au moins le XVIIIe siècle le discours au sujet de la supériorité de la civilisation occidentale. Prenons pour exemple les statues peintes que l’histoire de l’art a imaginées blanches. Interrogeons l’histoire des savoirs sur l’Antiquité, influencés par l’histoire coloniale et impériale européenne. À l’aide des concepts et interrogations postcoloniaux ou décoloniaux. Décolonisons d’abord l’Antiquité classique. Jean-Michel Blanquer expliquait que le grec et le latin faisaient partie du patrimoine européen… oui, mais pas seulement ! Il faisait appel au statut identitaire imputé à la référence gréco-romaine et à son rôle en Occident.

Décoloniser l’Antiquité classique, c’est relire la tradition textuelle de l’Antiquité classique. Son origine est liée aux traits constitutifs de l’Occident. Il s’agit d’accréditer le discours d’identification pour mieux le retourner. Le risque est de reconduire un discours essentialiste et identitaire. Par exemple, celui de l’existence d’un discours relevant de la race dans les mondes grecs et romains. C’est dans l’Antiquité gréco-romaine que la race aurait connu une première formalisation. 

On fait commencer une histoire mondiale de la race dans la matrice gréco-romaine. Le terme de « racisme » est pertinent pour l’époque classique hellénistique. La race est un fait institutionnel produit par des rapports sociaux et non pas biologiques.

Au XVIIe et au XVIIIe siècle, la race correspond à une idée de transmission de caractères physiologiques et moraux, mais aussi biologique par l’intermédiaire de « fluides ». Une telle conception n’existait pas dans le monde gréco-romain. Aucun terme en grec ou en latin n’existe pour dire « race ». Mais c’est quand même la façon dont les historiens ont longtemps abordé le concept d’ethnicité. 

Cf. Lieu commun au livre 8 d’Hérodote sur les Athéniens. L’identité grecque, c’est avoir un même sang et partager des cultes, avoir des rites en commun, une langue et des coutumes. Les Grecs avaient une conception constructivistes des identités collectives. Même s’il peut y avoir une conception biologique du sang, elle est secondaire. Les historiens aujourd’hui parlent parfois du fait que les Grecs classiques pouvaient adopter une conception racialiste de la citoyenneté. Mais ils savent qu’une définition aussi étroite est inadéquate pour décrire le monde ancien. La race est un « signifiant flottant » (Stuart Hall). Des groupes de population sont assignées à une identité sur la base de distinctions considérées comme naturelles. Naturalisation des rapports sociaux. Avec une définition aussi large, on a les théories des climats d’Aristote et Hippocrate (les climats construisent caractères physiques et moraux des Européens : vigueur et courage / Asiatiques indolents et goût de la servitude). Or en Asie, il y a des Grecs. Cela ne tient pas.

Une difficulté est de savoir, dans quelle mesure les textes anciens parlent de tout ça de façon signifiante… la qualité du sang, les caractéristiques phénotypiques des populations, l’ancestralité d’une communauté comme justification de l’appropriation d’un territoire =  l’autochtonie et la bonne naissance. Bref, employer le terme de « race » n’éclaire pas les formes et conceptions de l’altérité à l’œuvre dans ces sociétés. Prenons l’exemple de la cité grecque la mieux connue, Athènes au IV et au Ve siècle. Elle se pense comme un groupe de parents réunis par un sang commun, comme une organisation politique. Mais il n’y a pas de conception biologique de la citoyenneté.

La biopolitique conceptualisée par Michel Foucault produit des effets d’aveuglement. La parenté ne relève pas d’une sphère de la nature qui se distinguerait par rapport à la construction d’un ordre politique qui procèderait d’une convention.

Dans la pensée grecque, on ne distingue pas les conventions de ce qui serait naturel. Le concept de race a partie liée avec l’avènement de l’hypothèse naturaliste. 

L’Antiquité n’est pas un lieu fondateur de l’Occident. Les Européens et leur extension coloniale ne sont pas les héritiers naturels du monde antique. Ce lien est le fruit d’une construction longue. Histoire brisée.

Il existe par exemple un Japon grec. Depuis l’ère Meiji, il y a un mythe grec japonais. Les armées d’Alexandre en Asie centrale auraient pu essaimer jusqu’au Japon. 
cf. 2016, Musée national de Tokyo, une exposition sur l’art grec mis en relation avec l’art japonais. C’était une histoire de l’art grec pas du tout orientée vers la représentation du corps humain comme nous le faisons, mais vers la céramique géométrique. C’est la même chose dans les universités chinoises, où il existe  quasiment une sous-discipline pour comparer la Chine et la Grèce, lieu de construction des idéalités. Le débat est parfois politique au sujet de la démocratie ancienne à partir du modèle grec. 

Lire Bernard Mouralis Littérature africaine et antiquité.  Décolonialiser l’Antiquité classique, c’est provincialiser, déterritorialiser le rapport de l’Europe à l’Antiquité. Il y a une Grèce et une Rome qui peuvent appartenir à tous. Il faut à présent reconnaître une forme d’universalité à ce legs classique, qui ne peut donner lieu à aucune forme de patrimonialisation.

Qu’est-ce que la colonisation ? Le terme « colonie » vient du latin. Le droit romain esclavagiste a été la matrice d’une grande partie du droit colonial. 

L’esclavage massif chez les Grecs n’avaient pas besoin de justification : la pensée raciale se développe en relation avec la traite atlantique, dans un second temps. Fin XVe siècle, quand les Portugais et les Espagnols arrivent dans la Corne de l’Afrique, ce n’est pas au nom de la Race. Mais elle devient le discours qui légitime l’exploitation.

Dans les théories antiques et médiévales, c’est le droit du vainqueur sur son captif qui justifie l’esclavage : au lieu de tuer l’ennemi, on lui laisse la vie et on le soumet à l’esclavage. Ce qui était noté, c’était de vendre les esclaves. Le monde ibérique élabore un discours de la race pour justifier ce commerce.

Une histoire euro-américaine va approfondir et lier race et esclavage, qu’on ne retrouve pas dans le monde arabo-musulman (ex : la traite esclavagiste au Sahel et dans l’Est de l’Afrique n’est pas racialisée). Aujourd’hui, la notion de race existe encore sans l’idée de l’esclavage. Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui quand on parle de race ? »

Sarah Mazouz – Tunisie – Sociologue, Centre national de recherche scientifique CNRS

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« Dans le contexte européen, qu’est-ce qui est colonial ? Qu’est-ce que ça apporte ? Attention à l’écueil de l’anachronisme. J’ai travaillé sur la France et la problématisation de l’altérité dans le contexte républicain. Les politiques de lutte contre les discriminations raciales sont formalisées non sans difficultés. Le contexte républicain est aveugle aux différences, ne racialise pas les discriminations qui existent quand même d’après les chercheurs.

Les politiques sont faites pour incorporer des étrangers nés à l’étranger. Les acteurs des politiques publiques se sont rabattus sur la question de la nationalité. On a célébré l’entrée dans la nation par la naturalisation, en omettant la logique de racialisation qui était pourtant mise en acte et qui subsiste.

En Allemagne et en Europe, j’ai ensuite étudié les pratiques d’acquisition de la nationalité et les politiques de lutte contre les discriminations, selon que l’on fasse référence à la question raciale ou pas. Je me suis immergée dans des institutions. Voici le cadre théorique de mon travail. J’ai étudié comment, dans une société qui se pense comme non raciste, il y a des groupes considérés comme inférieurs et menaçants. Des groupes se pensent supérieurs moralement. Il continue d’y avoir de la race même quand notre organisation pense en être débarrassée. La notion critique de race est opératoire. La race existe, non pas au sens biologique, mais dans la façon dont aujourd’hui des hiérarchisations continuent de jouer. Il y a bien un lien avec une époque où le racisme était structurant dans l’organisation politique e social des groupes humains.

Je parle de la race au singulier pour lutter de façon critique et ne pas adhérer aux catégorisations plurielles. L’idée est de montrer dans quelle histoire on s’inscrit. On est tributaire partout de la racialisation en métropole, comme dans les anciens empires coloniaux. Race et colonie sont donc à distinguer. 

Race et couleur de peau sont à distinguer. Dans la construction sociale et historique de la race, cette question arrive après coup comme justification d’une infériorité imputée en amont. Exemple : les castes indiennes distinguent des phénotypes (couleur de peau), même si on ne le voit pas. De même, on constate la valorisation de la clarté de la peau dans l’entreprise colonial japonaise. Idem pour les Irlandais dans le contexte de la colonisation par le Royaume Uni :  les Irlandais à la peau claire ne sont pas considérés comme blancs. Un blanchiment progressif des Irlandais a eu lieu, par leur participation progressive au projet esclavagiste aux États-Unis.

La race n’est pas un principe abstrait qui prendrait des formes différentes… Il n’y a pas de marqueurs raciaux. Dans l’expérience de chacun, il y a une certaine labilité dans la perception des marqueurs qui fondent ou non les assignations racialisantes.

Dans le contexte colonial européen, la question raciale était centrale. On relève des pratiques constantes de délimitation du groupe à des degrés divers, créant une anxiété statutaire commune pour maintenir l’imperméabilité entre les colons blancs et la population indigène soumise à des formes d’assignation racialisante. Il existait des dispositifs juridiques, mais aussi des pratiques plus subreptices dans l’organisation des rapports intimes et familiaux, avec la domesticité.

Je décèle des formes de continuité aujourd’hui. La naturalisation est une procédure qui pose la question de l’entrée dans la nation. L’appartenance nationale a des critères, certains impensés subsistent entre national et racial. En France, la loi de 1927 ouvre la naturalisation des Algériens. Il y a encore un entretien d’assimilation linguistique. Se réactualisent des éléments d’ordre racialisant, autour de la question de la conformité aux us et coutumes français (Islam, femmes voilées, pratique de la langue).

En France, la question de la langue ne se pose pas pour les anglophones, mais seulement pour les Africains subsahariens, c’est racialisant. On constate aussi une moralisation de l’assignation raciale, une évaluation du parcours scolaires avec jugement condescendant sur les diplômes obtenus dans les pays du Tiers-Monde, en Inde, au Bengladesh, au Pakistan. Le premier cycle universitaire est évalué en France comme un niveau collège. Avec des jugements dévalorisants au sujet des pays d’origine par les agents de Préfecture en France. Attention à la condescendance envers les diplômes étrangers. 

Quand les postulants algériens ont des diplômes de l’excellence française (y compris dans les grandes écoles), cela est parfois vu avec suspicion. Discrimination encore aux processus de racialisation.

Une erreur serait de penser que les pratiques d’infériorisation ne viendraient que du colonialisme. Elles ne s’arrêteront pas comme ça… »

Débat avec le public

Si vous pensez qu’il reste qqch d’un empire français par exemple sur les territoires d’outre-mer… sachez que le code de l’indigénat n’existe plus ! 

Sarah Mazouz : Mais il y a une liste de territoires à décoloniser par l’ONU. Des îles sur l’océan indien, et à côté des Comores, des iles anglosaxonnes…

A priori, il y a un État formel, des lois dans les pays dits démocratiques. Malgré tout, ces questions de neutralité de l’État, de la loi ne sont pas résolues partout… L’État ne suffit pas à garantir l’essentiel des libertés pour tous. 

La question est moins celle de la liberté que celle de l’égalité. Dans quelle mesure les lois assurent concrètement, au-delà de leur simple énoncé, l’égalité ? La question varie selon les contextes démocratiques. Le travail n’est jamais terminé. Il y a une inquiétude démocratique fondamentale pour que le travail se poursuive. La notion de discrimination pose la question de l’effectivité de la norme. 

Je viens de Colombie. En Amérique latine, nous parlons de la décolonisation. Une solution est de parler du dialogue et des catégories : la modernité est importante. Même si la règle coloniale était portée par le droit, l’aspect colonial est une structure de pensée qui établit une hiérarchie. Il y a une division entre le Nord et le Sud en général. IL faut regarder ce qui a été fait en Amérique latine depuis 30 ou 40 ans. 

Sarah Mazouz : J’ai travaillé à l’université de Bogota. Le dialogue se poursuit avec la France. La question raciale a pris de l’ampleur comme outil colonial, mais il faut néanmoins penser les deux distinctement. Elle se cache aussi ailleurs.

Houria Bentouhami : Je voudrais parler de la réinvention de soi. Décoloniser l’Antiquité gréco-romaine, la désethniciser pour en faire un modèle universel, c’est bien… Mais pour décoloniser et provincialiser, ne pourrions-nous pas tout simplement éviter de nous référer à un foyer culturel originel ? Je suis philosophe. Quelles sont les catégories mêmes de la pensée ?… à voir avant de dire qu’on va pluraliser les accès à la philosophie, la démocratiser ? L’histoire de la philosophie est aussi une invention, à laquelle on donne une origine grecque… Mais on peut faire autrement, non ?

J’ai une question  pour Sarah Mazouz : les « pratiques d’infériorisation », est-ce une expression de la sociologie ? 

Sarah Mazouz : Non, pas spécialement.

Comment voyez-vous le spécisme du racisme ? Peut-on parler d’une légitimisation de la violence de l’espèce humaine par rapport aux animaux ? 

Sarah Mazouz : On exploite les animaux dans l’élevage agro-industriel… Ce qui se distingue est que l’on est face à des animaux qui ne vont pas revendiquer leurs droits. Même dans la façon dont on formalise une attention au non-humain, on peut produire des discriminations et pratiquer une forme de « pratiques d’infériorisation ».

Houria Bentami : La question de l’immigré de culture musulmane

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« La question du colonialisme est bien plus vaste que ce qu’on perçoit en France. Le fait de lutter contre la colonisation de la notion d’humanité doit se poursuivre. Que fait l’immigration postcoloniale à la notion d’humanité ?

La philosophie de l’immigration, empirique, est-ce encore de la philosophie ? Ou est-ce seulement de la sociologie ? Penser l’immigration depuis les lieux de l’immigration, c’est s’intéresser à l’humain éthiquement et politiquement. Dans la perspective d’une phénoménologie critique, qu’est-ce qu’une vie migrante dans la post-colonie, avec torture et ultraviolence ? Je suis fille d’immigré, j’ai été naturalisé à 18 ans. Je suis encore immigrée car il y a une surdétermination par l’essence que l’on me prête. Pour philosopher, je recueille en moi ce que j’entends et vois, je prends au sérieux une vie sensible. Je philosophe non pas selon mon identité, mais selon mon entourage. Je philosophe de façon contextuelle et non essentialisante.  

Racialisation et genre : les femmes voilées sont considérées comme monstrueuses, pourquoi ? Idem pour les hommes dits noirs et arabes criminalisés a priori, pourquoi ?

Peau noire, masque blanc, Franz Fanon

La survie de l’espèce humaine est menacée. L’impossible humanité… ahah. Comment penser l’immigration qui vient ? Étudions les formes que prennent la vie. Accepter cette matérialité sensible permet à la philosophie de la maintenir vivante. 

Être un immigré, c’est être expulsable. Quid du retour au pays d’origine ? Rien de commun toutefois entre le Syrien, l’Algérien, l’Erythréen. Sauf leur expulsabilité qui dépend des conventions de travail entre les pays. L’expulsabilité définit ontologiquement l’immigré. Certains ont un statut solide et d’autres sont précaires. Expulsabilité du territoire et/ou du politique. 

L’expulsabilité est métabolique : on ne peut pas incorporer certaines personnes… Il y a inassimilation de certains immigrés selon le pays d’origine. Le statut de résident doit être en permanence remis sur le tapis. Souvent, de leur part, on observe une grande obéissance aux règles de droit, une surobéissance aux règles vestimentaires et alimentaires.

Et la déchéance de la nationalité ? L’immigré reste un étranger, malgré tous les processus de naturalisation. On demande aux Africains leur niveau de français, pas aux anglophones. On demande à l’immigré de devenir l’idéal du citoyen français, en lui faisant passer des tests de culture générale que les Français ignorent, pour obtenir la naturalisation.

Une fois naturalisé, on est domestiqué. L’immigré est un fantasme de menace sur la nation. Il est l’étranger qui envahit, ne cesse de venir. C’est ce que montre les images des médias, quand on voit des masses de migrants sur le bateau : des corps en excès, des enfants en situation de détresse, dans les barques, les centres de rétention, des corps épuisés et déprimés. La dureté des chemins parcourus montre que l’Europe frontière est déjà en Afrique et en Orient : esclavage contemporain, sévices sexuels, torture, etc. Femmes et enfants sont des victimes. Oppression de l’humanité par l’humanité. Aporie du consentement à la cruauté. L’immigré qui vient à pied et en barque est montré dans les médias comme ne cessant pas d’arriver. On ne dit plus « immigré » mais « migrant » pour montrer cette circulation continue. On a une politique d’État pour que des migrants soient ballotés en permanence. Harcèlement de la police aux frontières, des administrations. Crise de l’hospitalité ? Inimitié vis-à-vis des migrants, c’est structurel de l’État-nation qui protège ses frontières. Des corps-labeurs expulsables. Corps captés par des écrans, des capteurs thermiques… 

L’immigré, c’est aussi celui ou celle qui apporte une langue, une culture, un savoir-faire, des modes de luttes pour la justice, qui renouvelle notre manière de donner sens à la nature et à l’existence. «