{"id":189,"date":"2022-12-19T15:44:52","date_gmt":"2022-12-19T14:44:52","guid":{"rendered":"http:\/\/vanessakientz.fr\/?p=189"},"modified":"2026-06-07T15:11:58","modified_gmt":"2026-06-07T13:11:58","slug":"lhumain-qui-vient-alain-damasio","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vanessakientz.fr\/index.php\/2022\/12\/19\/lhumain-qui-vient-alain-damasio\/","title":{"rendered":"L&rsquo;humain qui vient"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Transcription des 3 extraits choisis du colloque \u00ab\u00a0The human of the Future\u00a0\u00bb de l&rsquo;UNESCO, Journ\u00e9e mondiale de la philosophie du 16 novembre 2022. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ouverture du colloque<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong> HUMAINS ET NON HUMAINS<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><a href=\"https:\/\/en.unesco.org\/inclusivepolicylab\/users\/pauline-palma\">Pauline Palma&nbsp;<\/a>(France), sciences humaines et sociales, UNESCO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce colloque prend place dans le <strong>contexte philosophique mondial du transhumanisme et du posthumanisme<\/strong>. Les probl\u00e9matiques sont les suivantes : <strong>l\u2019\u00eatre humain qui vient est-il encore humain ? Quelle est la place de l\u2019humain sur Terre ? Comment d\u00e9velopper les capacit\u00e9s d\u2019invention des hommes et des femmes&nbsp;? La r\u00e9flexion est ouverte, b\u00e9ante\u2026 pourquoi ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les d\u00e9terminations traditionnelles de l\u2019humain&#8230; viennent de l\u2019humain lui-m\u00eame&nbsp;!<\/strong> Il est inlassablement appel\u00e9 \u00e0 une exp\u00e9rience de l\u2019ind\u00e9termination. Le mot&nbsp;\u00ab&nbsp;humain&nbsp;\u00bb est sans d\u00e9finition stable, donn\u00e9e d\u2019avance. C\u2019est un sujet, une personne, un individu cr\u00e9\u00e9 et vivant\u2026 appel\u00e9 \u00e0 se transformer. <strong>L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019inad\u00e9quation est au c\u0153ur de l\u2019humain. L\u2019humain est toujours inad\u00e9quat. Un humain qui vient est un humain qui n\u2019a pas encore de nom ni d\u2019identit\u00e9&nbsp;; l\u2019humain, ce n\u2019est ni l\u2019homme, ni le mortel, ni le vivant.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce colloque a lieu dans un espace mondial in\u00e9dit de rencontres pour arracher l\u2019humain aux codes conventionnels \u00e9tablis. Il n\u2019y aura pas d\u2019approche univoque, mais une infinit\u00e9 de figures de l\u2019humain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Olivier Perriquet<\/strong>&nbsp;(France), artiste et scientifique, cofondateur du Groupe de recherche \u00abL\u2019humain qui vient \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019humain a une identit\u00e9 prot\u00e9iforme. Bruno Latour parlerait de ses \u00ab&nbsp;modes d\u2019existence&nbsp;\u00bb.<\/strong>&nbsp;&nbsp;Il n\u2019y a pas une v\u00e9rit\u00e9, mais des formes v\u00e9rit\u00e9s en fonction des domaines&nbsp;: droit, art, science\u2026 La philosophie est la gardienne de cette diversit\u00e9. Les connaissances ne se d\u00e9gagent jamais d\u2019un point de vue. Le savoir est toujours situ\u00e9, il rel\u00e8ve d\u2019une discipline. Le fait d\u2019\u00eatre situ\u00e9 est un atout.&nbsp;&nbsp;Nous allons commencer \u00e0 penser le devenir de l\u2019humain collectivement. Pourquoi on s\u2019interroge&nbsp;? Mon propre savoir est situ\u00e9. Je suis math\u00e9maticien et artiste. Que s\u2019est-il pass\u00e9 depuis les ann\u00e9es 50&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1950 d\u00e9couverte scientifique du transistor (silicium pour impl\u00e9menter des fonctions logiques, concevoir des solutions intelligentes) ;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1972 invention de la puce de 2000 transistors puis des r\u00e9seaux de transistors ;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2022&nbsp;des dizaines de milliards de transistors miniaturis\u00e9es dans nos t\u00e9l\u00e9phones.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons perdu l\u2019acc\u00e8s direct \u00e0 l\u2019ensemble des couches impl\u00e9ment\u00e9es de nos technologies. Nous sommes pris dans le filet. Il devient impossible de d\u00e9brancher la prise de courant. C\u2019est un fait r\u00e9cent de l\u2019histoire des sciences. Vitesse et acc\u00e9l\u00e9ration en font un changement non lin\u00e9aire. Tout prend place dans un temps court, on en con\u00e7oit et ressent les effets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 quoi sert la philosophie&nbsp;?&nbsp;&nbsp;\u00c0 \u00ab&nbsp;rechercher la fa\u00e7on dont on peut avoir une vie qui soit bonne, une meilleure relation \u00e0 notre environnement&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Gabriela Ramos<\/strong>&nbsp;(Mexique), sous-directrice&nbsp;g\u00e9n\u00e9rale pour les&nbsp;sciences humaines et sociales, UNESCO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mettons l\u2019humain au c\u0153ur de nos r\u00e9flexions et non pas la technologie.&nbsp;Par qui sont fabriqu\u00e9es les technologies ? On a parfois l\u2019impression que ce sont les machines qui fabriquent la technologie, mais c\u2019est seulement une impression. La situation est complexe si l\u2019on veut pr\u00e9server la d\u00e9mocratie, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la techno fait du microprofiling.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Seuls les humains d\u00e9veloppent les machines, nous pouvons leur donner la forme que nous voulons. Nous les produisons, mais parfois pas avec toutes les mesures de s\u00e9curit\u00e9 qui s\u2019imposeraient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pression d\u00e9mographique, climatique est grande et nous devons modifier notre mani\u00e8re de penser pour nous connecter \u00e0 nos amis les plus proches. D\u00e9velopper une pens\u00e9e \u00e9thique (ethical thinking) en multidisciplinarit\u00e9 (multidisciplinarity). Toutes les disciplines doivent \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9es. Nous devons prot\u00e9ger et promouvoir les droits humains, la dignit\u00e9 humaine, la soutenabilit\u00e9 (de la plan\u00e8te), la justice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que se passe-t-il quand notre identit\u00e9 n\u2019est pas num\u00e9rique&nbsp;? <strong>La moiti\u00e9 du monde n\u2019est pas connect\u00e9 \u00e0 Internet.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La philosophie se tourne maintenant vers l\u2019action <\/strong>(Philosophy is now a call to action). Quel est le rapport entre l\u2019anthropologie et la technologie&nbsp;? <strong>Contr\u00f4ler la haine, diminuer les attaques et les abus. Tel est le but de l\u2019action philosophique. Penser et penser encore, pour comprendre l\u2019impact de la technologie. Les communaut\u00e9s des r\u00e9seaux sociaux nous ressemblent. Qu\u2019en est-il de leur diversit\u00e9 (diversity)&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Joffrey Becker<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>(France),&nbsp;docteur en anthropologie sociale et ethnologie de l&rsquo;EHESS, chercheur affili\u00e9&nbsp;au Laboratoire d&rsquo;Anthropologie Sociale, a particip\u00e9 aux&nbsp;travaux de conception du robot NAO, auteur de&nbsp;<em>Construire les robots des droits humains (Build human rights robots)<\/em>,&nbsp;<em>&nbsp;Humano\u00efde<\/em>&nbsp;(art &amp; science) et du film&nbsp;<em>Vivre avec les machines.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis 2009, ce qui me frappe c\u2019est que les robots suscitent toujours de grandes peurs et de grands espoirs. C\u2019est une ambivalence \u00e0 d\u00e9passer. Les machines sont des outils, le produit de l\u2019imagination et de la planification. Leurs d\u00e9fauts et leurs qualit\u00e9s sont les n\u00f4tres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les 3 effets de l\u2019innovation technique sont les suivants\u00a0: d\u2019une part, les technologies bouleversent la fa\u00e7on dont on acquiert des connaissances (sur la vie et le vivant). D\u2019autre part, elles transforment nos relations avec les objets qui procurent des sentiments. Enfin, elles orientent et contraignent nos organisations et fa\u00e7ons d\u2019agir collectivement. Elles ont un impact sur la fa\u00e7on dont la science se fait. <\/strong>La conception d\u2019objets qui imitent la nature est une longue tradition, comme le canard de Vaucanson qui imite le canard. Il illustre ainsi le processus de digestion par dissolution. Les automates du XVIIe et XVIIIe si\u00e8cle illustrent les fonctions des organismes vivants, visant la reproductibilit\u00e9 m\u00e9canique de la nature. <strong>Les fronti\u00e8res entre corps vivants et  machines sont travaill\u00e9es. L\u2019histoire naturelle se constitue en simulant les processus vitaux. Les anthropologues ont not\u00e9 qu\u2019il s\u2019agit de domestiquer les processus vitaux par les machines. Stabiliser le vivant, limiter l\u2019action humaine. Fabriquer l\u2019humanit\u00e9 des humains (Godelier).\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Projet Robot Scratchbot, 2006 (Bristol)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Financ\u00e9 par l\u2019Union Europ\u00e9enne, il a d\u00e9marr\u00e9 en 2006 avec le groupe de recherche de Sheffield. Le robot a un corps et une t\u00eate avec des moustaches. Il est fait de parties mobiles et immobiles. Ce projet vise \u00e0 produire un nouveau type de capteurs bioinspir\u00e9s pour imiter les moustaches. Imiter, d\u00e9velopper des techniques pour s\u2019orienter par exemple dans des environnements o\u00f9 les capteurs visuels ne fonctionnent pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s\u2019agit d\u2019une fabrication artificielle du processus de perception, localisation, cartographie et classification qui existe naturellement chez les rongeurs. Ces processus ont des effets r\u00e9troactifs sur la science elle-m\u00eame&nbsp;! On a \u00e9tudi\u00e9 les circuits de la cognition chez les rats. Quelles sont les relations des rats avec leur environnement&nbsp;? Elles sont faites de liaisons complexes, nous tentons d\u2019imiter l\u2019intelligence de l\u2019organisme. Les circuits neuronaux doivent ainsi \u00eatre suppos\u00e9s transposables techniquement. Effet scientifique et esth\u00e9tique&nbsp;! Les mouvements du robot \u00e0 moustache interrogent sur les principes. <strong>D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u2026 la vie semblait postbiologique. Comment la sensibilit\u00e9 artificielle peut-elle nous faire imaginer qu\u2019ils auraient une vie propre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les machines sont une nouvelle esp\u00e8ce de vie post biologique, avec des interactions proches des situations rituelles (Denis Vidal) et une mythologie.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Projet Berenson (2010, Paris)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9ploy\u00e9 au Mus\u00e9e du Quai Branly \u00e0 Paris, il croise anthropologie, robotique et neurosciences.<strong>&nbsp;<\/strong>Un robot est plac\u00e9 au milieu des collections mus\u00e9ales, pour mod\u00e9liser le sens esth\u00e9tique des visiteurs.<strong>&nbsp;<\/strong>L\u2019exp\u00e9rimentation a eu lieu dans un environnement qui accueillait beaucoup de publics. Un effet d\u2019\u00e9tranget\u00e9 a \u00e9t\u00e9 ressenti.&nbsp;&nbsp;Nous sommes surpris par ces machines qui nous d\u00e9rangent par leur ressemblance avec un humain. Pass\u00e9 ce sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9, le statut du robot est l\u2019objet de constantes transformations&nbsp;: une personne ou une chose ? C\u2019est une bo\u00eete noire qui pose un probl\u00e8me de classification. Il est anim\u00e9 mais pas vivant. Le fonctionnement de cet objet est un genre de myst\u00e8re \u00e0 r\u00e9soudre. On v\u00e9rifie pendant l\u2019interaction que cette machine en est bien une. On pose une limite \u00e0 l\u2019interaction. Le robot Berenson participe d\u2019une reconfiguration des relations que l\u2019on a aux objets.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Robot Paro (utilis\u00e9 depuis 2005 au Japon)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Paro est un robot \u00e9motionnel d\u2019assistance th\u00e9rapeutique, un m\u00e9diateur qui remplace le travail des soignants. Ce genre de machines r\u00e9organise les activit\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les machines reconfigurent nos relations aux humains, ainsi qu\u2019aux v\u00e9g\u00e9taux. Elles sont des syst\u00e8mes informatiques et m\u00e9caniques qui int\u00e8grent des relations, des activit\u00e9s et les pilotent par des notifications (alertes aux op\u00e9rateurs humains). Ce syst\u00e8me a besoin d\u2019hom\u00e9ostasie, d\u2019\u00e9quilibre pour fonctionner. Il s\u2019auto-alimente&nbsp;par des transformations infrastructurelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Projet Lunar Greenhouse (Arizona)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est une ferme robotis\u00e9e \u00e0 lancer sur la lune, un syst\u00e8me cybern\u00e9tique en boucle ferm\u00e9e, une serre sans apport ext\u00e9rieur d\u2019eau ni d\u2019air, une structure l\u00e9g\u00e8re \u00e0 transporter par le vaisseau Orion.&nbsp;&nbsp;L\u2019objectif est le d\u00e9ployer et de l\u2019assembler par des machines autonomes une fois pos\u00e9 \u00e0 la surface de la lune. Son \u00e9quilibre est associ\u00e9 \u00e0 des capteurs par des ordinateurs embarqu\u00e9s. Cette boucle de r\u00e9gulation exclut les humains, il s\u2019agit de r\u00e9seaux de neurones artificiels. Les astronautes devront s\u2019affairer \u00e0 des t\u00e2ches de maintenance sans comp\u00e9tence en agriculture. Ces syst\u00e8mes existent sur terre. Il existe des potagers sans vrai jardinier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Nos communaut\u00e9s sont hybrides&nbsp;: humains, machines, plantes, animaux. Il en d\u00e9coule une organisation d\u2019activit\u00e9s nouvelles, de nouvelles relations. Ces syst\u00e8mes visent \u00e0 saisir les m\u00e9canismes pour maintenir leur stabilit\u00e9. L\u2019hom\u00e9ostasie sociale&nbsp;est un grand th\u00e8me de la cybern\u00e9tique.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En conclusion, ces syst\u00e8mes autonomes intelligents s\u2019inscrivent dans la continuit\u00e9, prolongent les enjeux et r\u00e9affirment les principes que l\u2019on avait au d\u00e9part. Mais quels sont-ils et en sommes-nous conscients&nbsp;? Nous utilisons d\u00e9j\u00e0 ces objets&nbsp;: les algorithmes issus de l\u2019IA dans les t\u00e9l\u00e9phones. Nous avons besoin d\u2019outils m\u00e9thodologiques pour en mesurer l\u2019impact. De quoi sera fait notre monde \u00e0 venir&nbsp;? Difficile de l\u2019imaginer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;<strong>Pierre Cassou-Nogu\u00e8s <\/strong>(France), philosophe et \u00e9crivain, professeur \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Paris-VIII, co\u00e9diteur de la revue SubStance,&nbsp;coproducteur de films de dystopies,&nbsp;auteur de&nbsp;<em>Le r\u00f4le de la fiction dans le monde scientifique (Role of fiction in the scientific world)<\/em>,&nbsp;<em>La bienveillance des machines (essai)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ni le philosophe ni l\u2019artiste ni l\u2019\u00e9crivain ne pr\u00e9dit l\u2019avenir. Seul peut le faire le physicien ou le sociologue. Quelle est la place de la philosophie par rapport \u00e0 la robotique et \u00e0 la sociologie&nbsp;?&nbsp;&nbsp;Le philosophe doit imaginer des histoires. La philosophie de la technologie consiste \u00e0 interroger l\u2019imaginaire de ces technologies. Quand nous parlons d\u2019intelligence artificielle et de robot, nous parlons de ceux qui sont port\u00e9s par l\u2019id\u00e9e que nous en avons. Cet imaginaire forme le concept d\u2019intelligence artificielle ou de robot, et d\u00e9termine leur d\u00e9veloppement&nbsp;: <strong>nous allons vers ce que nous avons imagin\u00e9.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Commentaire de mon film&nbsp;<em>Vivre avec les machines<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette ville qui commence \u00e0 se dessiner n\u2019est pas le monde de demain, mais le monde qui se dessine au pr\u00e9sent derri\u00e8re les \u00e9crans. Nous avons regard\u00e9 des publicit\u00e9s pour essayer de d\u00e9tacher quelque chose, de faire appara\u00eetre ce que Samuel Butler appelait \u00ab&nbsp;l\u2019autonomie des machines&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les machines ont une vie propre&nbsp;: c\u2019est mon hypoth\u00e8se de fiction pour un autre regard sur le d\u00e9veloppement technologique. R\u00e9former (\u00ab&nbsp;reshape&nbsp;\u00bb) notre rapport aux technologies, en effectuant une rupture dans la fiction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Dans son&nbsp;<em>Livre des machines<\/em>&nbsp;(1870), Samuel Butler montre que les machines n\u2019ont ni conscience ni intelligence ni vie. Elles ont seulement une tendance \u00e0 l\u2019extension. <\/strong>Les machines forment un r\u00e8gne \u00e0 part. En leur pr\u00eatant conscience ou vie, on anthropomorphise et c\u2019est faux. <strong>Les machines utilisent les humains pour s\u2019\u00e9tendre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9veloppement technologique, c\u2019est quoi&nbsp;? Une proth\u00e8se, comme l\u2019aspirateur qui sert \u00e0 mieux faire la poussi\u00e8re. Mais <strong>l\u2019aspirateur utilise aussi l\u2019humain pour contribuer au d\u00e9veloppement du r\u00e8gne des machines.<\/strong> <strong>L\u2019humain utilise, use l\u2019aspirateur qui se casse. L\u2019humain contribue \u00e0 la fabrication d\u2019un nouvel aspirateur. On peut imaginer que les machines se reproduisent\u2026 mais il y aura toujours besoin de l\u2019humain pour choisir un nouvel aspirateur&nbsp;!&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On va en acheter un nouveau dans un magasin. Une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019aspirateur arrive, l\u2019humain contribue au d\u00e9veloppement des aspirations. OK. <strong>Mais l\u2019humain repr\u00e9sente une petite alt\u00e9rit\u00e9. Les machines sont soumises \u00e0 une s\u00e9lection (Darwin) par l\u2019humain. Si les machines ont besoin des humains, elles vont en prendre soin. L\u2019humain est un parasite pour les machines, comme les parasites dans notre ventre nous sont n\u00e9cessaires. Nous prenons soin de notre flore intestinale.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019humain, lui, est plus heureux de s\u2019occuper d\u2019un \u00eatre qui a besoin de lui. Les machines se sont faites petites et mignonnes pour donner l\u2019impression \u00e0 l\u2019humain de prendre soin d\u2019elles et de lui. <strong>Comme le montre l\u2019exemple du robot th\u00e9rapeutique\u00a0: le constructeur pr\u00e9tend que le fait de caresser ce robot est bon pour les patients atteints de d\u00e9mence s\u00e9nile. <\/strong>Des scientifiques pr\u00e9tendent que caresser la fourrure de ce petit robot est b\u00e9n\u00e9fique pour la sant\u00e9 des patients. Je trouve qu\u2019il y a quelque chose de choquant, m\u00eame si je ne peux contredire le scientifique qui a prouv\u00e9 \u00e7a. OK, disons que c\u2019est b\u00e9n\u00e9fique pour la sant\u00e9. On aurait aussi pu imaginer que des infirmiers soient pay\u00e9s pour se laisser caresser la t\u00eate, que des b\u00e9b\u00e9s phoques soient \u00e9lev\u00e9s pour cela\u2026 Ces solutions auraient-elles \u00e9t\u00e9 meilleures\u00a0? Sans doute pas. <strong>C\u2019est choquant car nous refusons de nous occuper de ces humains.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u00e9bat&nbsp; avec le public<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Dans un contexte de guerre, on veut cr\u00e9er des robots qui ont une \u00e9thique.<\/strong> Quels sont les travaux r\u00e9alis\u00e9s pour la paix&nbsp;?<\/em> Beaucoup de travaux sont financ\u00e9s par les directions de l\u2019armement ou compagnies priv\u00e9es qui ont des contrats avec l\u2019arm\u00e9e (ARPA \/ DGA). <strong>Cartographie, localisation, reconnaissance, drones autonomes volants terrestres sous-marins. Pour l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, ce qui compte est que l\u2019humain reste aux commandes. <\/strong>Les lois \u00e9thiques dans une machine, c\u2019est irr\u00e9alisable techniquement \u00e0 l\u2019heure actuelle mais cela n\u2019\u00e9vacue pas les recherches sur l\u2019autonomie de ces objets.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Si \u00e0 l\u2019\u00e9poque du projet Manhattan on avait eu les outils actuels, est-ce qu\u2019il aurait pu aboutir \u00e0 la bombe nucl\u00e9aire&nbsp;?<\/em>&nbsp;Le projet Manhattan posait des probl\u00e8mes aux scientifiques. Norbert Winner semble avoir refus\u00e9 d\u2019y participer, ou bien les services am\u00e9ricains l\u2019aurait-il \u00e9cart\u00e9&nbsp;car il \u00e9tait trop bavard&nbsp;? Apr\u00e8s Hiroshima et Nagasaki, parce que certains de ses r\u00e9sultats ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s pour la bombe, il a imagin\u00e9 d\u00e9missionner du MIT. Il est rest\u00e9 \u00e0 cause du danger qu\u2019il voyait dans l\u2019automatisation. On \u00e9tait aux d\u00e9buts de la cybern\u00e9tique. Il a vu le potentiel de l\u2019automatisation, aussi grave que la bombe atomique. Les scientifiques ont perdu un combat \u00e9thique et politique avec la bombe atomique, mais un autre aussi important allait se jouer, qui m\u00e9ritait qu\u2019on reste scientifique. Le projet Manhattan a pos\u00e9 des probl\u00e8mes aux scientifiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le rapport aux animaux et au monde naturel se retrouve dans l\u2019\u0153uvre de Perriquet Close Encounter of a remote kind avec des images qui proviennent de la mod\u00e9lisation d\u2019un flux de baleines, en 2013. Dans quelle mesure la technologie peut rapprocher l\u2019homme et l\u2019animal ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">O. Perriquet&nbsp;: Voici une exp\u00e9rience de pens\u00e9e de Valentino Braitenberg, directeur du Max Plancq Institute. Experiment in synthetic psychology. On imagine des petits robots simples sans \u00e9lectronique, des capteurs de lumi\u00e8re. Les mobiles ont des comportements complexes \u00e9mergents, notion de maths qu\u2019on retrouve aussi dans les automates cellulaires avec des matrices de pixels r\u00e9gies par des lois simples&nbsp;: changement de couleur selon le voisinage. On voit des motifs complexes qu\u2019on ne peut pas s\u2019emp\u00eacher d\u2019interpr\u00e9ter. Cela r\u00e9v\u00e8le l\u2019intentionnalit\u00e9 de celui qui regarde, plut\u00f4t que l\u2019intention dans ces mobiles, qui n\u2019existe pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La simplicit\u00e9 des r\u00e8gles donne un r\u00e9sultat impr\u00e9visible, c\u2019est la par\u00e9idolie. Par exemple&nbsp;quand on reconna\u00eet des animaux dans les nuages. Il s\u2019agit de la propension \u00e0 reconna\u00eetre des formes. Dans la reconnaissance des visages, on est plus rapide que dans n\u2019importe quelle autre reconnaissance. C\u2019est utile en termes d\u2019\u00e9volution biologique pour l\u2019homme. <strong>On projette constamment des significations dans ce qu\u2019on voit.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Analysons l\u2019exemple du flux de baleines blanches au Canada, en train de nager dans un aquarium public. Le flux vid\u00e9o avec tracking le reproduit en ombre invers\u00e9e&nbsp;avec une anamorphose constante. Parfois, on reconna\u00eet quelque chose d\u2019animal, par moment on perd cette reconnaissance. Que se produit-il dans ce moment liminal o\u00f9 on ne sait pas quelle forme on est en train de regarder&nbsp;? <strong>On sous-estime l\u2019investissement personnel que l\u2019on met dans nos projections, dans cette relation qui se forme avec le non humain, artificiel ou animal. Voici le renversement de perspective que je propose&nbsp;: une symbiose \u00e0 deux points de vue sym\u00e9triques des deux organismes. Ce qui se produit du point de vue d\u2019un organisme participe \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9volutif de l\u2019autre organisme.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le point de vue de Butler, celui de la tendance \u00e0 l\u2019extension de la machine, peut aider le biologiste qui s\u2019interroge sur le virus pour en comprendre le d\u00e9veloppement\u2026 qui en r\u00e9alit\u00e9 ne pense pas. C\u2019est une sorte de fiction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Qu\u2019en est-il de notre rapport aux v\u00e9g\u00e9taux&nbsp;? Les machines ont une fonction \u00e9trange avec eux, elle les entoure et s\u2019immiscent \u00e0 l\u2019endroit qu\u2019ils occupaient&nbsp;pour recevoir et stocker de l\u2019\u00e9nergie. On ne ressent pas de violence. Est-ce probl\u00e9matique&nbsp;? No\u00e9 sauve les animaux sur son arche pour qu\u2019ils se reproduisent mais laisse le v\u00e9g\u00e9tal se noyer. La for\u00eat qui br\u00fble, c\u2019est pareil. Est-ce le probl\u00e8me, que nous ne ressentions pas cette violence de la technologie sur le v\u00e9g\u00e9tal&nbsp;? Le rapport au v\u00e9g\u00e9tal est plus int\u00e9ressant.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">.. Se pose la question de l\u2019empathie. Un sujet central de la robotique sociale. Pour les roboticiens sociaux, imiter les comportements sociaux, \u00e7a ne marche pas du tout, mais quelque chose de l\u2019ordre de l\u2019empathie a quand m\u00eame lieu. Quand une machine humano\u00efde se casse le bras, on a un peu de la peine. <strong>Quand notre ordi rame, on \u00e9prouve quelque chose \u00e0 son \u00e9gard qui ressemble \u00e0 de l\u2019empathie. Ces machines auront-elles un jour le statut d\u2019esp\u00e8ce&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">O. Perriquet&nbsp;: nous avons un syst\u00e8me nerveux comme les animaux qui ont la capacit\u00e9 de souffrir. L\u2019empathie se con\u00e7oit diff\u00e9remment envers les animaux et les v\u00e9g\u00e9taux. Le troisi\u00e8me r\u00e8gne des fungus a longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme v\u00e9g\u00e9tal \u00e0 tort. I<strong>l y a des r\u00e9seaux de myc\u00e9liums qui entrent en symbiose avec les racines de plantes, d\u2019une taille consid\u00e9rable, qui \u00e9changent des informations chimiques et \u00e9lectriques comme dans le syst\u00e8me nerveux. Bizarrement, l\u2019empathie pour les fungus serait sup\u00e9rieure \u00e0 celle pour les v\u00e9g\u00e9taux\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le fleuve n\u00e9oz\u00e9landais est d\u00e9sormais un sujet de droit reconnu, car il a une capacit\u00e9 au bien-\u00eatre. Pourquoi est-ce le syst\u00e8me nerveux qui me permet d\u2019avoir du bien-\u00eatre&nbsp;? Je veux imaginer des histoires o\u00f9 des fleuves pourraient avoir une sorte de bien-\u00eatre. J\u2019ai de l\u2019affection pour mon t\u00e9l\u00e9phone portable, je l\u2019ai sur moi, je lui parle, il se casse et je suis triste. Par une multitude de signes, il me demande de le remplacer quand il refuse des mises \u00e0 jour ou t\u00e9l\u00e9chargement. Un jour, je vais le changer. La techno utilise cette capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019empathie pour se d\u00e9velopper. Quel d\u00e9tournement probl\u00e9matique&nbsp;! Cette tendance \u00e0 l\u2019extension des machines nous conduit au bord de l\u2019abime.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00c0 l\u2019UNESCO, il n\u2019est pas \u00e9vident d\u2019avoir de la sagesse\u2026 Mais pour la d\u00e9l\u00e9gation de l\u2019Espagne, c\u2019est important&nbsp;! L\u2019UNESCO est la seule institution universelle o\u00f9 l\u2019on peut penser le futur. Les bureaucrates ne pensent plus, font des combinaisons \u00e9tranges de s\u00e9mantique. Normalement, quand on parle des humains et des non humains, il y a un concept qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 par les pr\u00e9sentateurs. La singularit\u00e9, concept de l\u2019imaginaire, est anglosaxon. En France, cela n\u2019int\u00e9resse-t-il pas&nbsp;? Concept du pass\u00e9&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La singularit\u00e9, c\u2019est le moment o\u00f9 les machines font disparaitre les humains. Butler montre que les machines ont besoin des humains, cette alt\u00e9rit\u00e9 op\u00e8re une s\u00e9lection non naturelle. Je suis convaincu par Butler.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J Becker&nbsp;:<strong> je ne suis pas expert du transhumanisme qui \u00e9voque la singularit\u00e9. Il y a une id\u00e9e de fusion entre les objets techniques et le corps humain. Cette fusion en r\u00e9alit\u00e9 a d\u00e9j\u00e0 eu lieu. C\u2019est une caract\u00e9ristique ontologique de l\u2019humain. Le corps humain est toujours augment\u00e9, associ\u00e9 \u00e0 des technologies, \u00e9quip\u00e9s par des institutions. C\u2019est un processus du devenir humain.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026)<strong> La singularit\u00e9, ce n\u2019est pas un concept si nouveau. Il correspond au moment de l\u2019\u00e9mergence de la conscience. Ray Kurzweil ne l\u2019entend peut-\u00eatre pas comme \u00e7a. Le lien entre humain et technique existe depuis longtemps. On n\u2019est pas \u00e0 un moment o\u00f9 on aurait affaire \u00e0 des entit\u00e9s en mesure de penser, de ressentir de la douleur. \u00c7a rejoint une question philosophique&nbsp;: la conscience peut-elle \u00e9merger dans un substrat non biologique&nbsp;? O\u00f9 se situe la conscience&nbsp;?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026<strong>) Derrida rappelle que l\u2019on \u00e9crit depuis toujours. C\u2019est un geste technique. On est li\u00e9 \u00e0 la technique mais on n\u2019est pas enti\u00e8rement technique. <\/strong>\u00catre remplac\u00e9 ou t\u00e9l\u00e9charg\u00e9 par des robots, c\u2019est autre chose&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026) On commence \u00e0 donner le statut de personne morale \u00e0 des rivi\u00e8res et \u00e0 d\u2019autres esp\u00e8ces non vivantes. L\u00e0, l\u2019\u00eatre humain cr\u00e9e des probl\u00e8mes qu\u2019il ne peut r\u00e9soudre. Il les&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.larousse.fr\/dictionnaires\/francais\/scotomisation\/71594\">scotomise<\/a>. Exemple&nbsp;: le probl\u00e8me majeur de l\u2019enfouissement des d\u00e9chets nucl\u00e9aires. Aucune solution n\u2019est enti\u00e8rement sans danger. La question qui se pose&nbsp;: faut-il attribuer le statut de personne morale \u00e0 la Terre&nbsp;? C\u2019est le futur de l\u2019humanit\u00e9 qui est en danger avec les d\u00e9chets nucl\u00e9aires. Au lieu d\u2019arr\u00eater la guerre, on recr\u00e9e des probl\u00e8mes \u00e9cologiques en rouvrant des centrales nucl\u00e9aires. Le danger est \u00e0 moyen terme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(&#8230;) La Terre comme personne morale&nbsp;juridique ? Bruno Latour aurait dit que c\u2019est un de ses modes d\u2019existence sans doute. Je ne sais pas. <strong>Est-ce que le fait de transformer en sujet de droit des \u00eatres non humains, c\u2019est une fa\u00e7on de prot\u00e9ger l\u2019environnement humain ou r\u00e9ellement une transformation de notre ontologie&nbsp;? <\/strong>Des juristes travaillent&nbsp;: au nom de quoi on donne le statut de sujet de droit \u00e0 des non humains&nbsp;? Dans la mesure o\u00f9 on pourrait leur pr\u00eater quelque chose de l\u2019ordre du sentiment, de la cognition. Par exemple, pour un singe ou un fleuve. C\u2019est une question. <strong>Pourquoi s\u2019attacher autant \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, \u00e0 cette capacit\u00e9 \u00e0 ressentir une int\u00e9riorit\u00e9&nbsp;? Le droit des humains&nbsp;pose la question de la place de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 par rapport au corps.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J. Becker&nbsp;: la question du droit des robots se posent depuis un peu moins de dix ans et c\u2019est toujours un sujet de d\u00e9bat. Pour moi, <strong>avec la question du droit \u00e0 des robots et \u00e9cosyst\u00e8mes, on doit aussi remettre l\u2019humain au centre des pr\u00e9occupations. Faut-il vraiment d\u00e9santhropocentriser&nbsp;? Cette cat\u00e9gorie de non humain vaste et fourre-tout me pose probl\u00e8me. On pose des biais que la distinction humain \/ non humain nous permettait d\u2019\u00e9vacuer.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026) <strong>Il y a aussi la question de l\u2019empathie envers des organismes qui sont cens\u00e9s ne pas souffrir. Or il y a des plantes qui vont bien ou mal. Je constate, elle d\u00e9p\u00e9rit ou prosp\u00e8re.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026) Qui a besoin de qui&nbsp;? Les biologistes raisonnent, prennent le point de vue d\u2019une bact\u00e9rie ou d\u2019un virus. Ils projettent en eux quelque chose qui n\u2019y est pas. <strong>Il ne faut pr\u00eater \u00e0 la machine qu\u2019une tendance \u00e0 l\u2019extension, qui ne passe ni par l\u2019\u00e9motion, ni la conscience, ni l\u2019intelligence, ni l\u2019instinct. Comme un cristal, une bact\u00e9rie. Saisir cette tendance \u00e0 l\u2019extension. Tous les mots qu\u2019on utilise sont charg\u00e9s de cette connotation sentimentale humaine. On peut essayer d\u2019approcher de cette id\u00e9e&nbsp;: voir autrement le d\u00e9veloppement technologique, s\u2019amuser avec lui.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026) Il y a une force de gravit\u00e9 qui nous ram\u00e8ne en permanence \u00e0 l\u2019humain. Il faudrait produire un d\u00e9centrement pour renouveler notre vocabulaire. Essayons de nous extraire de cette force de rappel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026) Les machines utilisent l\u2019humain, elles ont besoin de l\u2019humain pour s\u2019\u00e9tendre. Autonomie&nbsp;? L\u2019humain est-il l\u2019unique moyen au principe d\u2019extension&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(\u2026) Les aspirateurs peuvent aussi utiliser les chats pour s\u2019user, quand ils sautent dessus pour s\u2019amuser. L\u2019hypoth\u00e8se de Butler est une hypoth\u00e8se de fiction&nbsp;: ce qui compte, c\u2019est cette alt\u00e9rit\u00e9 qui permet d\u2019op\u00e9rer une s\u00e9lection. Mais <strong>o\u00f9 commence l\u2019alt\u00e9rit\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>APR\u00c8S LE COLONIALISME<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Paulin Ismard&nbsp;(France),&nbsp;historien sp\u00e9cialiste de l&rsquo;Antiquit\u00e9 grecque<\/strong>, <strong>Universit\u00e9 Paris I-Panth\u00e9on-Sorbonne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0La r\u00e9f\u00e9rence antique a aliment\u00e9 depuis au moins le XVIIIe si\u00e8cle le discours au sujet de la sup\u00e9riorit\u00e9 de la civilisation occidentale. Prenons pour exemple les statues peintes que l\u2019histoire de l\u2019art a imagin\u00e9es blanches. Interrogeons l\u2019histoire des savoirs sur l\u2019Antiquit\u00e9, influenc\u00e9s par l\u2019histoire coloniale et imp\u00e9riale europ\u00e9enne. \u00c0 l\u2019aide des concepts et interrogations postcoloniaux ou d\u00e9coloniaux. <strong>D\u00e9colonisons d\u2019abord l\u2019Antiquit\u00e9 classique. <\/strong>Jean-Michel Blanquer expliquait que le grec et le latin faisaient partie du patrimoine europ\u00e9en\u2026 oui, mais pas seulement&nbsp;! Il faisait appel au statut identitaire imput\u00e9 \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence gr\u00e9co-romaine et \u00e0 son r\u00f4le en Occident.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9coloniser l\u2019Antiquit\u00e9 classique, c\u2019est relire la tradition textuelle de l\u2019Antiquit\u00e9 classique. Son origine est li\u00e9e aux traits constitutifs de l\u2019Occident. Il s\u2019agit d\u2019accr\u00e9diter le discours d\u2019identification pour mieux le retourner. Le risque est de reconduire un discours essentialiste et identitaire. Par exemple, celui de l\u2019existence d\u2019un discours relevant de la race dans les mondes grecs et romains. C\u2019est dans l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine que la race aurait connu une premi\u00e8re formalisation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On fait commencer une histoire mondiale de la race dans la matrice gr\u00e9co-romaine. Le terme de \u00ab&nbsp;racisme&nbsp;\u00bb&nbsp;est pertinent pour l\u2019\u00e9poque classique hell\u00e9nistique. La race est un fait institutionnel produit par des rapports sociaux et non pas biologiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XVIIe et au XVIIIe si\u00e8cle, la race correspond \u00e0 une id\u00e9e de transmission de caract\u00e8res physiologiques et moraux, mais aussi biologique par l\u2019interm\u00e9diaire de \u00ab&nbsp;fluides&nbsp;\u00bb. Une telle conception n\u2019existait pas dans le monde gr\u00e9co-romain. Aucun terme en grec ou en latin n\u2019existe pour dire \u00ab&nbsp;race&nbsp;\u00bb. Mais c\u2019est quand m\u00eame la fa\u00e7on dont les historiens ont longtemps abord\u00e9 le concept d\u2019ethnicit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cf. Lieu commun au livre 8 d\u2019H\u00e9rodote&nbsp;sur les Ath\u00e9niens. L\u2019identit\u00e9 grecque, c\u2019est avoir un m\u00eame sang et partager des cultes, avoir des rites en commun, une langue et des coutumes. Les Grecs avaient une conception constructivistes des identit\u00e9s collectives. M\u00eame s\u2019il peut y avoir une conception biologique du sang, elle est secondaire. Les historiens aujourd\u2019hui parlent parfois du fait que les Grecs classiques pouvaient adopter une conception racialiste de la citoyennet\u00e9. Mais ils savent qu\u2019une d\u00e9finition aussi \u00e9troite est inad\u00e9quate pour d\u00e9crire le monde ancien. La race est un \u00ab&nbsp;signifiant flottant&nbsp;\u00bb (Stuart Hall). Des groupes de population sont assign\u00e9es \u00e0 une identit\u00e9 sur la base de distinctions consid\u00e9r\u00e9es comme naturelles. Naturalisation des rapports sociaux. Avec une d\u00e9finition aussi large, on a les th\u00e9ories des climats d\u2019Aristote et Hippocrate (les climats construisent caract\u00e8res physiques et moraux des Europ\u00e9ens&nbsp;: vigueur et courage \/ Asiatiques indolents et go\u00fbt de la servitude). Or en Asie, il y a des Grecs. Cela ne tient pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une difficult\u00e9 est de savoir dans quelle mesure les textes anciens parlent de tout \u00e7a de fa\u00e7on signifiante\u2026 la qualit\u00e9 du sang, les caract\u00e9ristiques ph\u00e9notypiques des populations, l\u2019ancestralit\u00e9 d\u2019une communaut\u00e9 comme justification de l\u2019appropriation d\u2019un territoire =&nbsp;&nbsp;l\u2019autochtonie et la bonne naissance. Bref, employer le terme de \u00ab&nbsp;race&nbsp;\u00bb n\u2019\u00e9claire pas les formes et conceptions de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces soci\u00e9t\u00e9s. Prenons l\u2019exemple de la cit\u00e9 grecque la mieux connue, Ath\u00e8nes au Ive et au Ve si\u00e8cle. Elle se pense comme un groupe de parents r\u00e9unis par un sang commun, comme une organisation politique. Mais il n\u2019y a pas de conception biologique de la citoyennet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La biopolitique&nbsp;conceptualis\u00e9e par Michel Foucault produit des effets d\u2019aveuglement. La parent\u00e9 ne rel\u00e8ve pas d\u2019une sph\u00e8re de la nature qui se distinguerait par rapport \u00e0 la construction d\u2019un ordre politique qui proc\u00e8derait d\u2019une convention.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la pens\u00e9e grecque, on ne distingue pas les conventions de ce qui serait naturel. Le concept de race a partie li\u00e9e avec l\u2019av\u00e8nement de l\u2019hypoth\u00e8se naturaliste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019Antiquit\u00e9 n\u2019est pas un lieu fondateur de l\u2019Occident. Les Europ\u00e9ens et leur extension coloniale ne sont pas les h\u00e9ritiers naturels du monde antique. Ce lien est le fruit d\u2019une construction longue. Histoire bris\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe par exemple un Japon grec. <strong>Depuis l\u2019\u00e8re Meiji, il y a un mythe grec japonais.<\/strong> Les arm\u00e9es d\u2019Alexandre en Asie centrale auraient pu essaimer jusqu\u2019au Japon.&nbsp;<br><strong>cf. 2016, Mus\u00e9e national de Tokyo, une exposition sur l\u2019art grec mis en relation avec l\u2019art japonais. C\u2019\u00e9tait une histoire de l\u2019art grec pas du tout orient\u00e9e vers la repr\u00e9sentation du corps humain comme nous le faisons, mais vers la c\u00e9ramique g\u00e9om\u00e9trique. C\u2019est la m\u00eame chose dans les universit\u00e9s chinoises, o\u00f9 il existe&nbsp;&nbsp;quasiment une sous-discipline pour comparer la Chine et la Gr\u00e8ce, lieu de construction des id\u00e9alit\u00e9s. Le d\u00e9bat est parfois politique au sujet de la d\u00e9mocratie ancienne \u00e0 partir du mod\u00e8le grec.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lire <strong>Bernard Mouralis&nbsp;<em>Litt\u00e9rature africaine et antiquit\u00e9.<\/em>&nbsp;<\/strong>&nbsp;<strong>D\u00e9colonialiser l\u2019Antiquit\u00e9 classique, c\u2019est provincialiser, d\u00e9territorialiser le rapport de l\u2019Europe \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9. Il y a une Gr\u00e8ce et une Rome qui peuvent appartenir \u00e0 tous. Il faut \u00e0 pr\u00e9sent reconna\u00eetre une forme d&rsquo;universalit\u00e9 \u00e0 ce legs classique, qui ne peut donner lieu \u00e0 aucune forme de patrimonialisation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu\u2019est-ce que la colonisation&nbsp;? Le terme \u00ab&nbsp;colonie&nbsp;\u00bb vient du latin. <strong>Le droit romain esclavagiste a \u00e9t\u00e9 la matrice d\u2019une grande partie du droit colonial.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019esclavage massif chez les Grecs n\u2019avaient pas besoin de justification&nbsp;: la pens\u00e9e raciale se d\u00e9veloppe en relation avec la traite atlantique, dans un second temps. Fin XVe si\u00e8cle, quand les Portugais et les Espagnols arrivent dans la Corne de l\u2019Afrique, ce n\u2019est pas au nom de la Race. Mais elle devient le discours qui l\u00e9gitime l\u2019exploitation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les th\u00e9ories antiques et m\u00e9di\u00e9vales, c\u2019est le droit du vainqueur sur son captif qui justifie l\u2019esclavage&nbsp;: au lieu de tuer l\u2019ennemi, on lui laisse la vie et on le soumet \u00e0 l\u2019esclavage. Ce qui \u00e9tait not\u00e9, c\u2019\u00e9tait de vendre les esclaves. Le monde ib\u00e9rique \u00e9labore un discours de la race pour justifier ce commerce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une histoire euro-am\u00e9ricaine va approfondir et lier race et esclavage, qu\u2019on ne retrouve pas dans le monde arabo-musulman (ex&nbsp;: l<strong>a traite esclavagiste au Sahel et dans l\u2019Est de l\u2019Afrique n\u2019est pas racialis\u00e9e<\/strong>). Aujourd\u2019hui, la notion de race existe encore sans l\u2019id\u00e9e de l\u2019esclavage. Qu\u2019est-ce qui se joue aujourd\u2019hui quand on parle de race&nbsp;?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Sarah Mazouz &#8211; Tunisie &#8211; Sociologue, Centre national de recherche scientifique CNRS<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Dans le contexte europ\u00e9en, qu\u2019est-ce qui est colonial&nbsp;? Qu\u2019est-ce que \u00e7a apporte&nbsp;? Attention \u00e0 l\u2019\u00e9cueil de l\u2019anachronisme. J\u2019ai travaill\u00e9 sur la France et la probl\u00e9matisation de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 dans le contexte r\u00e9publicain. Les politiques de lutte contre les discriminations raciales&nbsp;sont formalis\u00e9es non sans difficult\u00e9s. <strong>Le contexte r\u00e9publicain est aveugle aux diff\u00e9rences, ne racialise pas les discriminations qui existent quand m\u00eame d\u2019apr\u00e8s les chercheurs.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les politiques sont faites pour incorporer des \u00e9trangers n\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Les acteurs des politiques publiques se sont rabattus sur la question de la nationalit\u00e9. On a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 l\u2019entr\u00e9e dans la nation par la naturalisation, en omettant la logique de racialisation qui \u00e9tait pourtant mise en acte et qui subsiste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En Allemagne et en Europe, j\u2019ai ensuite \u00e9tudi\u00e9 les pratiques d\u2019acquisition de la nationalit\u00e9 et les politiques de lutte contre les discriminations, selon que l\u2019on fasse r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la question raciale ou pas. Je me suis immerg\u00e9e dans des institutions. Voici le cadre th\u00e9orique de mon travail. <strong>J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 comment, dans une soci\u00e9t\u00e9 qui se pense comme non raciste, il y a des groupes consid\u00e9r\u00e9s comme inf\u00e9rieurs et mena\u00e7ants. Des groupes se pensent sup\u00e9rieurs moralement. Il continue d\u2019y avoir de la race m\u00eame quand notre organisation pense en \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9e. La notion critique de race est op\u00e9ratoire. La race existe, non pas au sens biologique, mais dans la fa\u00e7on dont aujourd\u2019hui des hi\u00e9rarchisations continuent de jouer. Il y a bien un lien avec une \u00e9poque o\u00f9 le racisme \u00e9tait structurant dans l\u2019organisation politique et social des groupes humains.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je parle de la race au singulier pour lutter de fa\u00e7on critique et ne pas adh\u00e9rer aux cat\u00e9gorisations plurielles. L\u2019id\u00e9e est de montrer dans quelle histoire on s\u2019inscrit. On est tributaire partout de la racialisation en m\u00e9tropole, comme dans les anciens empires coloniaux. Race et colonie sont donc \u00e0 distinguer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Race et couleur de peau sont \u00e0 distinguer. Dans la construction sociale et historique de la race, cette question arrive apr\u00e8s coup comme justification d\u2019une inf\u00e9riorit\u00e9 imput\u00e9e en amont. Exemple&nbsp;: les castes indiennes distinguent des ph\u00e9notypes (couleur de peau), m\u00eame si on ne le voit pas. De m\u00eame, on constate la valorisation de la clart\u00e9 de la peau dans l\u2019entreprise colonial japonaise. Idem pour les Irlandais dans le contexte de la colonisation par le Royaume Uni&nbsp;:&nbsp;&nbsp;les Irlandais \u00e0 la peau claire ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme blancs. Un blanchiment progressif des Irlandais a eu lieu, par leur participation progressive au projet esclavagiste aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La race n\u2019est pas un principe abstrait qui prendrait des formes diff\u00e9rentes\u2026 Il n\u2019y a pas de marqueurs raciaux. Dans l\u2019exp\u00e9rience de chacun, il y a une certaine labilit\u00e9 dans la perception des marqueurs qui fondent ou non les assignations racialisantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le contexte colonial europ\u00e9en, la question raciale \u00e9tait centrale. On rel\u00e8ve des pratiques constantes de d\u00e9limitation du groupe \u00e0 des degr\u00e9s divers, cr\u00e9ant une anxi\u00e9t\u00e9 statutaire commune pour maintenir l\u2019imperm\u00e9abilit\u00e9 entre les colons blancs et la population indig\u00e8ne soumise \u00e0 des formes d\u2019assignation racialisante. Il existait des dispositifs juridiques, mais aussi des pratiques plus subreptices dans l\u2019organisation des rapports intimes et familiaux, avec la domesticit\u00e9. (&#8230;)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En France, la question de la langue ne se pose pas pour les anglophones, mais seulement pour les Africains subsahariens, c\u2019est racialisant. On constate aussi une moralisation de l\u2019assignation raciale, une \u00e9valuation du parcours scolaires avec jugement condescendant sur les dipl\u00f4mes obtenus dans les pays du Tiers-Monde, en Inde, au Bengladesh, au Pakistan. Le premier cycle universitaire est \u00e9valu\u00e9 en France comme un niveau coll\u00e8ge. Avec des jugements d\u00e9valorisants au sujet des pays d\u2019origine par les agents de Pr\u00e9fecture en France. Attention \u00e0 la condescendance envers les dipl\u00f4mes \u00e9trangers.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand les postulants alg\u00e9riens ont des dipl\u00f4mes de l&rsquo;excellence fran\u00e7aise (y compris dans les grandes \u00e9coles), cela est parfois vu avec suspicion. Discrimination encore aux processus de racialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une erreur serait de penser que les pratiques d\u2019inf\u00e9riorisation ne viendraient que du colonialisme. Elles ne s\u2019arr\u00eateront pas comme \u00e7a\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u00e9bat avec le public<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Si vous pensez qu\u2019il reste qqch d\u2019un empire fran\u00e7ais par exemple sur les territoires d\u2019outre-mer\u2026 sachez que le code de l\u2019indig\u00e9nat n\u2019existe plus&nbsp;!&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sarah Mazouz&nbsp;: Mais il y a une liste de territoires \u00e0 d\u00e9coloniser par l\u2019ONU. Des \u00eeles sur l\u2019oc\u00e9an indien, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Comores, des iles anglosaxonnes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>A priori, il y a un \u00c9tat formel, des lois dans les pays dits d\u00e9mocratiques. Malgr\u00e9 tout, ces questions de neutralit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, de la loi ne sont pas r\u00e9solues partout\u2026 L\u2019\u00c9tat ne suffit pas \u00e0 garantir l\u2019essentiel des libert\u00e9s pour tous.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question est moins celle de la libert\u00e9 que celle de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Dans quelle mesure les lois assurent concr\u00e8tement, au-del\u00e0 de leur simple \u00e9nonc\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9&nbsp;? La question varie selon les contextes d\u00e9mocratiques. Le travail n\u2019est jamais termin\u00e9. Il y a une inqui\u00e9tude d\u00e9mocratique fondamentale pour que le travail se poursuive. La notion de discrimination pose la question de l\u2019effectivit\u00e9 de la norme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je viens de Colombie. En Am\u00e9rique latine, nous parlons de la d\u00e9colonisation. Une solution est de parler du dialogue et des cat\u00e9gories&nbsp;: la modernit\u00e9 est importante. M\u00eame si la r\u00e8gle coloniale \u00e9tait port\u00e9e par le droit, l\u2019aspect colonial est une structure de pens\u00e9e qui \u00e9tablit une hi\u00e9rarchie. Il y a une division entre le Nord et le Sud en g\u00e9n\u00e9ral. IL faut regarder ce qui a \u00e9t\u00e9 fait en Am\u00e9rique latine depuis 30 ou 40 ans.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sarah Mazouz&nbsp;: J\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bogota. Le dialogue se poursuit avec la France. La question raciale a pris de l\u2019ampleur comme outil colonial, mais il faut n\u00e9anmoins penser les deux distinctement. Elle se cache aussi ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Houria Bentouhami&nbsp;: Je voudrais parler de la r\u00e9invention de soi. D\u00e9coloniser l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine, la d\u00e9sethniciser pour en faire un mod\u00e8le universel, c\u2019est bien\u2026 Mais pour d\u00e9coloniser et provincialiser, <strong>ne pourrions-nous pas tout simplement \u00e9viter de nous r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 un foyer culturel originel&nbsp;? <\/strong>Je suis philosophe. Quelles sont les cat\u00e9gories m\u00eames de la pens\u00e9e&nbsp;?&#8230; \u00e0 voir avant de dire qu\u2019on va pluraliser les acc\u00e8s \u00e0 la philosophie, la d\u00e9mocratiser&nbsp;? L\u2019histoire de la philosophie est aussi une invention, \u00e0 laquelle on donne une origine grecque\u2026 Mais on peut faire autrement, non&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>J\u2019ai une question&nbsp; pour Sarah Mazouz&nbsp;: les \u00ab&nbsp;pratiques d\u2019inf\u00e9riorisation&nbsp;\u00bb, est-ce une expression de la sociologie&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sarah Mazouz&nbsp;: Non, pas sp\u00e9cialement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Comment voyez-vous le sp\u00e9cisme du racisme&nbsp;? Peut-on parler d\u2019une l\u00e9gitimisation de la violence de l\u2019esp\u00e8ce&nbsp;humaine par rapport aux animaux&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sarah Mazouz&nbsp;: On exploite les animaux dans l\u2019\u00e9levage agro-industriel\u2026 Ce qui se distingue est que l\u2019on est face \u00e0 des animaux qui ne vont pas revendiquer leurs droits. M\u00eame dans la fa\u00e7on dont on formalise une attention au non-humain, on peut produire des discriminations et pratiquer une forme de \u00ab&nbsp;pratiques d\u2019inf\u00e9riorisation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Houria Bentami&nbsp;: La question de l\u2019immigr\u00e9 de culture musulmane<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0La question du colonialisme est bien plus vaste que ce qu\u2019on per\u00e7oit en France. Le fait de lutter contre la&nbsp;colonisation de la notion d\u2019humanit\u00e9&nbsp;doit se poursuivre. Que fait l\u2019immigration postcoloniale \u00e0 la notion d\u2019humanit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La philosophie de l\u2019immigration, empirique, est-ce encore de la philosophie&nbsp;? Ou est-ce seulement de la sociologie&nbsp;? Penser l\u2019immigration depuis les lieux de l\u2019immigration, c\u2019est s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019humain \u00e9thiquement et politiquement. Dans la perspective d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie critique, qu\u2019est-ce qu\u2019une vie migrante dans la post-colonie, avec torture et ultraviolence&nbsp;? Je suis fille d\u2019immigr\u00e9, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 naturalis\u00e9 \u00e0 18 ans. Je suis encore immigr\u00e9e car il y a une surd\u00e9termination par l\u2019essence que l\u2019on me pr\u00eate. Pour philosopher, je recueille en moi ce que j\u2019entends et vois, je prends au s\u00e9rieux une vie sensible. Je philosophe non pas selon mon identit\u00e9, mais selon mon entourage. Je philosophe de fa\u00e7on contextuelle et non essentialisante.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Racialisation et genre&nbsp;: les femmes voil\u00e9es sont consid\u00e9r\u00e9es comme monstrueuses, pourquoi&nbsp;? Idem pour les hommes dits noirs et arabes criminalis\u00e9s a priori, pourquoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Peau noire, masque blanc<\/em>, Frantz Fanon<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La survie de l\u2019esp\u00e8ce humaine est menac\u00e9e. L\u2019impossible humanit\u00e9\u2026 ahah. Comment penser l\u2019immigration qui vient&nbsp;? \u00c9tudions les formes que prennent la vie. Accepter cette mat\u00e9rialit\u00e9 sensible permet \u00e0 la philosophie de la maintenir vivante.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00catre un immigr\u00e9, c\u2019est \u00eatre expulsable. Quid du retour au pays d\u2019origine&nbsp;? Rien de commun toutefois entre le Syrien, l\u2019Alg\u00e9rien, l\u2019Erythr\u00e9en. Sauf leur expulsabilit\u00e9 qui d\u00e9pend des conventions de travail entre les pays. L\u2019expulsabilit\u00e9 d\u00e9finit ontologiquement l\u2019immigr\u00e9. Certains ont un statut solide et d\u2019autres sont pr\u00e9caires. Expulsabilit\u00e9 du territoire et\/ou du politique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019expulsabilit\u00e9 est m\u00e9tabolique&nbsp;: on ne peut pas incorporer certaines personnes\u2026 Il y a inassimilation de certains immigr\u00e9s selon le pays d\u2019origine. Le statut de r\u00e9sident doit \u00eatre en permanence remis sur le tapis. Souvent, de leur part, on observe une grande ob\u00e9issance aux r\u00e8gles de droit, une surob\u00e9issance aux r\u00e8gles vestimentaires et alimentaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et la d\u00e9ch\u00e9ance de la nationalit\u00e9&nbsp;? L\u2019immigr\u00e9 reste un \u00e9tranger, malgr\u00e9 tous les processus de naturalisation. On demande aux Africains leur niveau de fran\u00e7ais, pas aux anglophones. On demande \u00e0 l\u2019immigr\u00e9 de devenir l\u2019id\u00e9al du citoyen fran\u00e7ais, en lui faisant passer des tests de culture g\u00e9n\u00e9rale que les Fran\u00e7ais ignorent, pour obtenir la naturalisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois naturalis\u00e9, on est domestiqu\u00e9. L\u2019immigr\u00e9 est un fantasme de menace sur la nation. Il est l\u2019\u00e9tranger qui envahit, ne cesse de venir. C\u2019est ce que montre les images des m\u00e9dias, quand on voit des masses de migrants sur le bateau&nbsp;: des corps en exc\u00e8s, des enfants en situation de d\u00e9tresse, dans les barques, les centres de r\u00e9tention, des corps \u00e9puis\u00e9s et d\u00e9prim\u00e9s. La duret\u00e9 des chemins parcourus montre que l\u2019Europe fronti\u00e8re est d\u00e9j\u00e0 en Afrique et en Orient&nbsp;: esclavage contemporain, s\u00e9vices sexuels, torture, etc. Femmes et enfants sont des victimes. Oppression de l\u2019humanit\u00e9 par l\u2019humanit\u00e9. Aporie du consentement \u00e0 la cruaut\u00e9. L\u2019immigr\u00e9 qui vient \u00e0 pied et en barque est montr\u00e9 dans les m\u00e9dias comme ne cessant pas d\u2019arriver. On ne dit plus \u00ab immigr\u00e9 \u00bb mais \u00ab&nbsp;migrant&nbsp;\u00bb pour montrer cette circulation continue. On a une politique d\u2019\u00c9tat pour que des migrants soient ballot\u00e9s en permanence. Harc\u00e8lement de la police aux fronti\u00e8res, des administrations. Crise de l\u2019hospitalit\u00e9&nbsp;? Inimiti\u00e9 vis-\u00e0-vis des migrants, c\u2019est structurel de l\u2019\u00c9tat-nation qui prot\u00e8ge ses fronti\u00e8res. Des corps-labeurs expulsables. Corps capt\u00e9s par des \u00e9crans, des capteurs thermiques\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019immigr\u00e9, c\u2019est aussi celui ou celle qui apporte une langue, une culture, un savoir-faire, des modes de luttes pour la justice, qui renouvelle notre mani\u00e8re de donner sens \u00e0 la nature et \u00e0 l\u2019existence.&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Alain Damasio, auteur de&nbsp;<em>La Horde du contrevent&nbsp;<\/em>(Grand Prix de l\u2019imaginaire),&nbsp;<em>La Zone du dehors (<\/em> inspir\u00e9 par Michel Foucault),&nbsp;<em>Les furtifs,&nbsp;<\/em>membre du collectif Zanzibar.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00bb Dans son ouvrage&nbsp;<em>Contre Sainte-Beuve<\/em>, Proust a cette phrase devenue c\u00e9l\u00e8bre&nbsp;: &nbsp;\u00ab&nbsp;Les beaux livres sont \u00e9crits dans une sorte de langue \u00e9trang\u00e8re. Sous chaque mot, chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu\u2019on fait sont beaux&nbsp;\u00bb. Si une litt\u00e9rature du futur doit se faire jour, il me semble que Proust en dessine l\u2019horizon, ou plut\u00f4t une forme de protocole ou de programme, dont Gilles Deleuze, dans&nbsp;<em>Critique et clinique<\/em>, fait le d\u00e9veloppement et l\u2019affinage. Il parlait d\u2019inventer un usage mineur dans la langue majeure. Minorer cette langue majeure, comme en musique o\u00f9 le mode mineur&nbsp;d\u00e9signe une combinaison dynamique, en perp\u00e9tuelle d\u00e9s\u00e9quilibre. <strong>Tailler ou sculpter dans sa langue une langue \u00e9trang\u00e8re, ce qui reste pour moi un vrai d\u00e9fi (\u2026). Faire fuir la langue comme on fait fuir un tuyau, ou la faire filer sur une ligne de sorci\u00e8re. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, un tel exploit ne va pas sans combat, sans une sorte d\u2019agressivit\u00e9 v\u00e9loce envers la langue majeure pour la creuser, l\u2019ouvrir ou l\u2019excaver, en attaquer le bois au ciseau.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On est dans un \u00e9tat tr\u00e8s particulier du monde aujourd\u2019hui. On est dans la viralit\u00e9 de l\u2019existence num\u00e9rique, de nos r\u00e9seaux qui n\u2019ont de sociaux que l\u2019adjectif. L\u2019\u00e9crit pullule, paradoxalement.&nbsp;&nbsp;M\u00e9canique et banalis\u00e9. Le moindre SMS est pr\u00e9conduit, il est anticip\u00e9 par l\u2019algorithme et inscrit dans une cha\u00eene de probabilit\u00e9s. \u00c0 peine esquiss\u00e9s, nos mots d\u2019amour sont devin\u00e9s et l\u2019arborescence se d\u00e9plie en quatre branches comme un QCM \u00e0 cocher. \u00c0 peine amorc\u00e9e, l\u2019expression idiomatique se voit proposer sa compl\u00e9tion naturelle. Toute bifurcation, toute inventivit\u00e9 se paie d\u2019une lutte lettre apr\u00e8s lettre contre les milliards de mots semblables hi\u00e9rarchis\u00e9s par fr\u00e9quence d\u00e9croissante, que l\u2019appli nous propose sans rel\u00e2che, <strong>comme si rien de ce que nous pourrions \u00e9crire n\u2019avait d\u00e9j\u00e0 sa forme pr\u00e9d\u00e9finie dans l\u2019immensit\u00e9 du babil humain qui nous a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s au clavier. Alors on n\u2019\u00e9crit plus, plus vraiment, ni sur l\u2019\u00e9cran ni sur le papier. On se laisse \u00e9crire, on est \u00e9crit, on \u00e9crit par l\u2019intelligence artificielle, \u00e0 m\u00eame la surface meuble de nos cortex fatigu\u00e9s qui, \u00e0 la fin, l\u00e2chent prise.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout pouvoir, qu\u2019il soit \u00e9tatique, communautaire ou commercial, imprime sur la langue une sorte de tendance lourde&nbsp;: r\u00e9duire progressivement le spectre des significations possibles, ramener chaque mot \u00e0 une sorte de statut simple, d\u2019un logo qui ne doit plus susciter qu\u2019un seul sens et atteindre ainsi la prescription comportementale, le langage performatif qui fait faire faire ce qu\u2019il dit. La consigne de vie, la pens\u00e9e unitaire et align\u00e9e. Le Covid, ce sublime laboratoire de la gestion mondiale de la peur, nous a fourni une infinit\u00e9 d\u2019exemples de ce langage prescriptif. Il ne s\u2019agit plus d\u2019informer, d\u2019ouvrir le d\u00e9bat, d\u2019\u00e9clairer les possibles. Il s\u2019agit d\u2019imprimer des affects, d\u2019obtenir des usages, de forcer l\u2019adoption d\u2019une grammaire d\u2019actes et de gestes-barri\u00e8res, dont la vaccination serait le point final. Une langue du futur, tout \u00e0 l\u2019inverse, doit se construire un sens non pas en produisant des mots d\u2019ordre, mais en fabriquant des mots de passe, selon le mot magnifique de Deleuze. \u00c0 chaque porte, chaque sas, chaque seuil qu\u2019on lui oppose, elle doit taper un mot-code qui d\u00e9verrouille le sens. Face au frayage pr\u00e9trac\u00e9 dans nos habitudes de sentir et de penser, elle a vocation au d\u00e9voiement, \u00e0 la d\u00e9viance, au chemin de traverse. Et si le mot en lui-m\u00eame, par l\u2019articulation unique des phon\u00e8mes qu\u2019il forme, est pour moi une pr\u00e9cieuse mol\u00e9cule de saveur qui se dilate dans la bouche, aucune langue ne peut d\u00e9ployer son originalit\u00e9 sans syntaxe. Sans une syntaxe neuve, forg\u00e9e \u00e0 la main, qui fasse na\u00eetre cette fameuse langue \u00e9trang\u00e8re dans la langue, et qui puise \u00e0 une grammaire du d\u00e9s\u00e9quilibre, comme le sugg\u00e8re Deleuze.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Bien au-del\u00e0, rien ne s\u2019obtient de convaincant sans rupture, sans effacement, sans torsions des pronoms, sans crimes sur articles, sans n\u00e9ologie maniaque, sans conjugaison \u00e0 des temps inconnus, sans conjonctions d\u2019insubordination. C\u2019est partout que la langue du futur doit attaquer et mordre l\u2019ordre des mots, l\u2019\u00e9coulement de la phrase, l\u2019usage pervers des connecteurs, les sol\u00e9cismes et les impropri\u00e9t\u00e9s grammaticales, mais plus loin encore l\u2019organisation m\u00eame de la page, l\u2019emprise des blancs et des noirs, cette rigueur absurde des marges justifi\u00e9es. Et bien s\u00fbr aussi travailler la ponctuation, les signes diacritiques, la forme m\u00eame des lettres, ce qu\u2019on peut appeler cette typo\u00e9sie qu\u2019offre l\u2019intelligence graphique d\u2019un texte et les ressources optiques du langage. Trouver une sorte de langue qui ne ferme pas, ou plut\u00f4t qui ferme mal, comme la porte d\u2019une armoire magique.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucun \u00e9crivain ne peut viser LA langue du futur, comme s\u2019il y en avait une (sauf si tu veux t\u2019\u00e9riger en leader Maximo de la novlangue fascisante). Mais on peut proposer \u00e0 notre \u00e9chelle, avec des petits moyens t\u00eatus, qui soit pour l\u2019humain qui vient, une forme d\u2019\u00e9mancipation des normes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Comment on peut la laisser entrevoir, la graver en filigrane&nbsp;sur le papier fin de nos avenirs&nbsp;? (\u2026) Ma conviction toute personnelle, en revenant \u00e0 l\u2019intuition g\u00e9niale de Proust, c\u2019est que la langue du futur doit offrir un dehors au langage. Ce dehors n\u2019est plus \u00e0 chercher dans les langues \u00e9trang\u00e8res stricto sensu\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Essayer de partir vers des sortes de langues v\u00e9g\u00e9tales et animales, chercher dans les langues du vivant, dans les langues vivantes (pour faire un jeu de mots un peu \u00e0 la con). Aller chercher dans cet envers si proche, dans cette doublure de cris, de chants, de trilles, dans cet ourlet de vibrations et de feuilles froiss\u00e9es, dans ces \u00e9coulements de rivi\u00e8res et d\u2019avalanches, la mati\u00e8re rythmique d\u2019une syntaxe autre. Comme l\u2019a sugg\u00e9r\u00e9 Vinciane Despret dans son&nbsp;<em>Autobiographie d\u2019un poulpe et autres fictions<\/em>, les araign\u00e9es par exemple ont un langage vibratoire infiniment sensible qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 la perception des ondes wifi, des ondes radio, des micro-ondes, etc. Communiquer, pour elle, revient \u00e0 vibrer et faire vibrer, \u00e0 interpr\u00e9ter des ondes et \u00e0 les m\u00e9taboliser. Pour un oiseau, le langage sera tout autant un langage de couleurs, de gestes, de postures ou de parades, amorce de vol et lecture de l\u2019air, que variations siffl\u00e9es perp\u00e9tuelles, comme pour le merle. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019\u00e9crivain doit aller chercher ses textures, son phras\u00e9, se mettre en extr\u00eame voisinage de sensibilit\u00e9, aller puiser dans ses ancestralit\u00e9s animales, dont on sait d\u00e9sormais gr\u00e2ce au n\u00e9o-darwinisme qu\u2019elles sont communes et partag\u00e9es avec des milliers d\u2019esp\u00e8ces dans l\u2019arbre de l\u2019\u00e9volution, et qu\u2019on peut donc les \u00ab&nbsp;comprendre&nbsp;\u00bb, en sentir les inflexions, la n\u00e9cessit\u00e9 m\u00eame, par une sorte de \u00ab&nbsp;parent\u00e9 alien&nbsp;\u00bb (Baptiste Morizot).<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c9crire comme un loup lupin\u00e9, turlupin\u00e9, sachant que nous ne serons jamais loup, tandis qu\u2019un devenir-loup, qu\u2019une zone d\u2019intime proximit\u00e9 sensorielle et perceptive avec le loup s\u2019av\u00e8re pourtant possible. Qui nous fera sentir les sangliers en mottes de prairie&nbsp;&nbsp;mouvante, ou qui nous poussera \u00e0 faire zigzaguer la syntaxe \u00e0 m\u00eame la course d\u2019un chevreuil qui bifurque et qui fuit. \u00c9crire en cigale, \u00e9crire en insecte, \u00e9crire comme Kafka en taupe dans un terrier. Plier la langue sur elle-m\u00eame en origami, la faire filer \u00e0 fleur d\u2019eau, comme un castor nage, tout sens \u00e0 la lisi\u00e8re du courant.<\/strong> Mais il ne s\u2019agit pas de mimer, il ne s\u2019agit pas juste de d\u00e9crire, de faire comme si. Il s\u2019agit de sentir ce qui fait langue dans la fa\u00e7on qu\u2019a un animal de percevoir le monde et de l\u2019interpr\u00e9ter. Dans sa fa\u00e7on \u00e0 lui de communiquer avec les petits, avec les autres esp\u00e8ces (\u2026). <strong>Le poulpe s\u2019exprime avec la couleur de sa peau, qu\u2019est-ce \u00e7a serait, traduire une \u00e9motion avec la peau de la langue&nbsp;? <\/strong>\u00c7a, c\u2019est une question d\u2019\u00e9crivain du futur. Est-ce que \u00e7a doit passer par la couleur du texte, par la texture du papier qu\u2019on utilise, par une typographie l\u00e9g\u00e8re, mouchet\u00e9e, qui ferait texture sur l\u2019ensemble de la page, qui se confondrait avec la page dans un leurre subtil\u2026 ou est-ce que la peau d\u2019une langue, ce sont juste des mots purs, construits comme des mots normaux mais d\u00e9nu\u00e9s de sens \u00e9vidents, juste un \u00e9coulement de mots nus (\u2026) . Et les araign\u00e9es alors&nbsp;? Comment \u00e9crire l\u2019agilit\u00e9 vibratoire d\u2019une faucheuse \u00e0 pattes si fines&nbsp;? Comment \u00e9crire, tisser en sortant le fil de son ventre&nbsp;? <strong>Comment s\u2019approcher d\u2019un monde d\u2019ondes que la phrase restituerait ou rendrait tactiles&nbsp;?<\/strong> Faut-il chercher dans la r\u00e9p\u00e9tition espac\u00e9e des phon\u00e8mes, des syllabes proches, y dessiner un rythme, une ligne d\u2019onde, prendre la parenth\u00e8se comme unit\u00e9 vibratoire qui se dilate, les enkyster les unes dans les autres, comme le ferait Raymond Roussel, r\u00e9duire le chant des phon\u00e8mes au minimum, lignes percussives mates du genre le ramdam mat du flap flap mouche sur la toile qui la happe&nbsp;? Ce que je pressens est que le monde qui vient tend \u00e0 l\u2019automatisation du phras\u00e9&nbsp;&nbsp;\u2013 c\u2019est ce que j\u2019essaie d\u2019expliquer par la logique de l\u2019algorithme \u2013, devient congruent au flux cadenc\u00e9 du num\u00e9rique, sera satur\u00e9 d\u2019un langage machine qui n\u2019est que le r\u00e9gurgit\u00e9 du big data, pr\u00e9lev\u00e9 sur le flow quotidien de mots doux et de platitudes professionnelles. <strong>La syntaxe s\u2019algorithme, tel est son horizon. La litt\u00e9rature de l\u2019humain qui vient, elle, s\u2019inventera dans son dos digital. Par l\u2019artisanat, par le non reproductible, par le non viral, le contrepied f\u00e9roce, le d\u00e9fi assum\u00e9 face \u00e0 l\u2019IA qui sait tout.<\/strong> Par un renouement avec le vivant, on y revient, et ce qu\u2019il exprime si discr\u00e8tement, si quotidiennement, lui aussi pourtant, tant l\u2019animal sait s\u2019interstitier dans nos habitats m\u00eame urbains. La r\u00e9sistance s\u2019organise sous les radars m\u00e9diatiques, dans la furtivit\u00e9 des essais clandestins, par tous ceux et toutes celles que la langue inspire quand elle se veut vivante. \u00c9crivaines en herbe, oui au sens litt\u00e9ral, \u00e9crivains en friches pour qui peuplier et sanglier sont des verbes. Scribes insectes qui vont faire striduler la langue, l\u2019\u00e9mietter et l\u2019acc\u00e9l\u00e9rer, la hacher menu, pour la rendre musicale comme un set \u00e9lectro. <strong>La langue du futur sortira peut-\u00eatre de notre empathie aux autres esp\u00e8ces, de l\u2019\u00e9thologie, de la qu\u00eate d\u2019un dehors qui est d\u00e9j\u00e0 en nous et qu\u2019il faut retourner \u00e0 l\u2019air libre, comme un gant.&nbsp;&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Science-fiction&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La science-fiction ne reproduit pas le r\u00e9el. Elle rend r\u00e9el. Elle rend le r\u00e9el comme on rend l\u2019\u00e2me, comme on rend une nourriture ignoble ou trop riche. Ce qui n\u2019aurait pu rester que concept vertigineux, impasse technologique, m\u00e9taphore \u00e9trange ou sp\u00e9culation, devient dans la science-fiction \u00e9vidence vivable et v\u00e9cue, devient image ou architecture. La science-fiction fait du conditionnel futur un pr\u00e9sent de l\u2019indicatif, un pr\u00e9sent de narration, une pr\u00e9sence. La vraie lutte des imaginaires ne passe donc pas sur la ligne de front entre futur d\u00e9sirable et dystopie noire. Elle n\u2019oppose pas une vocation d\u2019alerte face au pire (souvent persill\u00e9e aux choix de culpabilit\u00e9, de perversion, de complaisance morbide ou m\u00eame de pulsion cathartique), \u00e0 une ambition r\u00e9volutionnaire de transformation sociale qui serait soutenue par la s\u00e9duction de l\u2019utopie. Disons que ce front existe, bien s\u00fbr, et il compte. J\u2019en ai m\u00eame fait longtemps un de mes chevaux de bataille. Mais je crois qu\u2019aujourd\u2019hui le combat en appelle un autre, plus fondamental ou premier. Il met face \u00e0 face ou dos \u00e0 dos le r\u00e9el avec sa pr\u00e9gnance totalitaire dans nos temps de cerveaux, et les possibles en mode gu\u00e9rilla.&nbsp;&nbsp;Le r\u00e9el se pr\u00e9sente souvent \u00e0 nous en sumo, camp\u00e9 sur ses appuis \u00e9normes et confiants. Il a pour lui ses certitudes. Il bouche l\u2019horizon par sa seule pr\u00e9sence. Il interdit presque qu\u2019on le contourne, tellement il EST le r\u00e9el. En face, les artistes se tiennent, souvent aux c\u00f4t\u00e9s des militants, avec leurs phrases, leur fougue, leurs espoirs, comme des boules de papier mach\u00e9. Ils les lancent sur le r\u00e9el, sur le sumo qui sourit et esquive, tentent alors un balayage, une prise qui glisse. Ils portent le possible en eux, avec toutes les nuances du probable et du plausible, du cr\u00e9dible et du faisable, du fragile, du rat\u00e9 et du repris, encore et encore. Et parfois, le sumo tombe. Le r\u00e9el \u2013 et sa subversion \u2013 est donc la vraie cible de la science-fiction, son bloc \u00e0 dynamiter. Qu\u2019est-ce qui est tellement insupportable dans ce r\u00e9el qu\u2019on nous impose et qu\u2019on nous vend, politiquement ou commercialement&nbsp;? N\u2019est-ce pas cette esp\u00e8ce de morgue avec laquelle il ose s\u2019avancer comme le seul possible, alors qu\u2019il est pourtant d\u2019une contingence totale&nbsp;? Il est une suite de hasards quasi miraculeux qui ont abouti \u00e0 le voir dominer notre \u00e9poque. Il est cette chance sur un milliard d\u2019\u00eatre advenu, qui nous fait croire que cette chance \u00e9tait un destin. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 l\u2019infinit\u00e9 de variantes, d\u2019inflexions, de sauts et de retournements, d\u2019altermondes qui bruissent tout autour en souris, en n\u0153uds dans ces possibles, la mycorhize de l\u2019imaginaire. Un simple \u00ab&nbsp;et si&nbsp;\u00bb suffit \u00e0 le d\u00e9ployer sous la for\u00eat du familier. Cr\u00e9er une \u0153uvre en litt\u00e9rature future implique d\u2019abord cette exigence minimale&nbsp;: offrir du possible au r\u00e9el (\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La litt\u00e9rature a un pouvoir de conservation, d\u2019autoconservation (\u2026). Elle a la capacit\u00e9 de faire m\u00e9moire, de cr\u00e9er dans la fiction des souvenirs plus forts que tout souvenir vivable ou v\u00e9cu, dit Deleuze, des souvenirs d\u2019une intensit\u00e9 telle qu\u2019ils vont \u00eatre en comp\u00e9tition en vous avec les souvenirs que vous avez de vos amis, de vos parents, de moments fantastiques de l\u2019existence.<\/strong> C\u2019est cette capacit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre d\u2019art \u00e0 se conserver, \u00e0 s\u2019autoconserver et \u00e0 porter, \u00ab&nbsp;tenir debout toute seule&nbsp;\u00bb, comme dit Deleuze. Je trouve que c\u2019est quelque chose d\u2019absolument magnifique. \u00ab&nbsp;L\u2019art conserve, et c\u2019est la seule chose au monde qui se conserve&nbsp;\u00bb (Deleuze et Guattari). Ce qui se conserve est un bloc de sensation, un compos\u00e9 de percepts et d\u2019affects.&nbsp;&nbsp;L\u2019\u0153uvre d\u2019art est un \u00eatre de sensation, elle existe en soi. Tout l\u2019enjeu de ce qu\u2019on fait, et en particulier en science-fiction, c\u2019est de cr\u00e9er des blocs d\u2019imaginaire qui tiennent tout seuls et qui ont la capacit\u00e9 de relib\u00e9rer leur \u00e9nergie vitale chaque fois que vous ouvrez le livre et entamez la lecture.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Transcription des 3 extraits choisis du colloque \u00ab\u00a0The human of the Future\u00a0\u00bb de l&rsquo;UNESCO, Journ\u00e9e mondiale de la philosophie du 16 novembre 2022. Ouverture du colloque HUMAINS ET NON HUMAINS Pauline Palma&nbsp;(France), sciences humaines et sociales, UNESCO &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212; Ce colloque prend place dans le contexte philosophique mondial du transhumanisme et du posthumanisme. 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